La Fille de Kafka


 

Couverture du livre "La Fille de Kafka"

Editions Joelle Losfeld - 1999 / Gallimard

 

Capa Francês


Verso


Couverture de la revue transdisciplinaire "Sigila"

Gris-France - 2006

 

Capa Sigila

 

Lectures de Bernard Sesé - pg. 214

Au royaume de la fiction, tout est vrai, bien que tout soit faux. Ou inversement. C’est dans les reflets sans limites de ce jeu de miroirs en face à face, que prend naissance l’inspiration des dix récits qui composent ce livre. D’emblée Kafka prend la plume pour orienter la désolée : «  Tu as mal ma fille ? Tu as mal et tu ne pleures pas. Écris, écris ou bois et fume comme une folle ». De ces trois conseils de sagesse désespérée, la narratrice n’en retient qu’un : écrire, écrire, écrire, à l’instar de ce père «seul dans la sépulture » de son corps. Et c’est à lui d’abord, son pseudo-père, ce  « maître en tortures », qu’elle  adresse une  lettre, qu’il ne lira jamais, puisqu’il est mort, et qu’elle, elle existe encore. Kafka, Milena, Dora, Le Procès, Prague et le pogrom de 1897, Stachek, le « beau-père indifférent », Herman, le grand-père, qui n’avait « rien du personnage effrayant » décrit par son fils..., tant de noms, tant de souvenirs en tumulte dans la mémoire de celle qui fut une petite fille vouée au secret. En effet, quand sa mère  l’emmenait en visite chez son père et ses grands parents... « Elle devait ressentir un certain plaisir caché. Comme si elle avait voulu dire : Regardez, c’est ma fille, votre petite-fille, votre nièce que je suis obligée de vous cacher. »  La destinée de cette enfant perdue, soi-disant juive par son père  « problématique », qui connut plus tard l’ horreur « répandue sur la terre » par la folie des tenants de la « race pure », est à l’image de celle des personnages des histoires suivantes : douleur, désespérance, dégoût, éclairs de joie, séparations, incompréhensions, amours, abjection,  cupidité,  déportation, «  terreur secrète », « longs et poignants silences » ... Chacun de ces récits divers, traités dans un style sobre et incisif, dont la version française restitue les échos de façon très juste,  illustre à sa façon cette confession sans illusion de l’un des personnages de cette fresque du malheur d’être : « J’ai désanctifié la vie. Si le mot n’existe pas, alors je l’invente. »

Bernard Sesé

Giselda Leirner, La fille de Kafka, traduit du portugais (Brésil) par
Monique Le Moing, Éditions Joëlle Losfelfd, 2005, 172 p.

 


A. Hautecontre - Article le 21 juin 2005

 

Artigo

 



 

Les archives du jounal l"Humanité ”

 

Lettres françaises
Kafka personnage de roman

Kafka a été et demeure une figure énigmatique de la littérature du siècle passé. Elle a fini par prendre une dimension légendaire. Les spécialistes l’on disséquée, les romanciers ont en fait un personnage récurrent et incontournable.

Personne plus que Franz Kafka n’a eu un destin romanesque aussi pléthorique. Sans doute le mystère qui entoure son existence, que n’a fait que renforcer la publication de ses journaux intimes, et l’étrangeté de son oeuvre ont-ils contribué à changer cet homme si secret en une sorte de monstre sacré de la littérature moderne. Qu’il soit devenu ensuite l’enjeu de spéculations de toutes sortes, que ce soient celles de Schulz, Canetti, Sartre, Bataille, Camus, Gide, Borges, Blanchot, Deleuze, Guattari, Steiner..., peut-être est-ce là son ultime stratagème pour que personne ne puisse jamais se rapprocher de sa vérité en dehors de ses écrits.

Le premier à avoir commis ce geste imprudent est Max Brod, son meilleur ami et son exécuteur testamentaire, celui qui va révéler son oeuvre au monde entier. Quatre ans après la disparition de son ami, il signe un roman pour le moins singulier, le Royaume enchanté de l’amour (1). Il donne l’impression d’y avoir suivi deux fils conducteurs : le premier s’attache à l’histoire d’un jeune homme insomniaque et tourmenté, Nowy, « le Vieux Pragois » qui se croit victime d’une persécution féroce de la part d’un de ses anciens camarades d’université, Gestertag, jusqu’au jour où il comprend qu’il s’est inventé cet ennemi implacable de toutes pièces. Le second fil d’Ariane est lié à son ami Richard Garta, qui engendre un second roman en palimpseste. Garta incarne l’exigence absolue de la pureté, l’antithèse du mal dont il se pense être la victime. Il retrace en détail la chronique de leur amitié : ils sont persuadés que la vieille université allemande de Prague est « une patrie spirituelle », ils font un voyage à Weimar, qui eut bel et bien lieu en juillet 1912. Brod décrit la pièce où vit Kafka à l’époque de leurs études, telle qu’il la dépeindra plus tard dans ses souvenirs. Il fait un portait moral et intellectuel de Garta-Kafka, déchiré entre le désir de fonder un foyer et son « sévère idéal ». Brod n’en reste pas là : il imagine un frère cadet à Garta, éric. Nowy le retrouve à Haïfa et comprend la valeur du combat des pionniers sionistes. À ses yeux, Eric accomplirait le désir caché de son frère car il se révèle son double dans l’action.

Johannes Urzidil qui, dans sa jeunesse, a fréquenté le Cercle de Prague qui se réunissait au Café Arco, a été désigné pour lire la nécrologie de Kafka, en juin 1924. Ayant dû fuir aux États-Unis après les accords de Munich, n’emportant que quelques livres, dont Contemplation de ce dernier. Il écrit pendant les années cinquante une nouvelle, la Fuite de Kafka (2). Il y imagine que Kafka n’était pas mort, mais qu’il vivait paisiblement à Long Island et qu’il était devenu jardinier, ignoré de tous. Mais un certain Foxhead, un fervent admirateur, parvient à le retrouver. Alors Key (K en anglais : c’était son sobriquet) décide de franchir le portail où se tenaient les gardiens de la loi. Le lendemain, ses amis le retrouvèrent mort.

Dans Regards sur Kafka (3), Philip Roth établit, en 1973, une relation plus qu’ambiguë avec son lecteur puisque ce texte commence comme un essai classique et s’achève sous la forme d’une fiction. Comme Urzidil, il imagine Kafka âgé vivant aux États-Unis dans un quartier pauvre de Newark. Il en fait un professeur d’hébreu que ses élèves surnomme Kishka (« boyaux » en yiddish). Le narrateur, qui est l’un d’eux, se demande de quelle manière il peut sauver les juifs d’Europe et donc le Dr Kafka. Ses parents ont imaginé d’inviter ce dernier à dîner pour lui présenter la tante Rhoda. Comme celle-ci a obtenu un rôle dans une pièce de Tchekhov montée par une troupe juive amateur, il assiste souvent aux répétitions. Un soir, Rhoda rentre en larmes, mais l’enfant ne comprend pas ce qui s’est passé, ce n’est que des années plus tard qu’il apprend la mort de Kafka qui ne laisse derrière lui que quatre lettres adressées à tante Rhoda. Le récit se termine par une sorte de fable philosophique : « C’est ainsi que toute trace du Dr Kafka s’évanouit. Le destin étant ce qu’il est, comment eût-il pu en être autrement ? L’arpenteur parviendra-t-il au château ? K. échappe-t-il au verdict de la cour ? Georges Bendemann au jugement de son père ? Allons, rangez tout ça maintenant ! ordonna l’inspecteur. Et on enterra le jeûneur en même temps que la paille. Il était simplement écrit que Kafka ne deviendrait jamais Kafka l’Unique ; la chose aurait été plus étrange encore que la métamorphose d’un homme en insecte. Personne n’y aurait cru, Kafka moins que tout autre. »

Bernard Pingaud publie Adieu Kafka (4), en 1989. La première partie est intitulée Franz Klaus par Max B. On traduit aussitôt : Franz Kafka par Max Brod car il a réalisé ici quelque chose entre le pastiche et l’imitation, se traduisant d’abord par un déplacement. Franz Klaus n’est pas pragois, mais viennois, il n’a que deux soeurs, il travaille dans une branche de l’administration qui s’occupe de prévoyance sociale. En 1934, Franz Klaus adresse de Berlin un paquet à Max B. contenant ses écrits. Ce dernier s’exile aux États-Unis, en 1936. La guerre terminée, il rentre à Vienne et apprend que son ami est mort d’épuisement à Auschwitz. Il décide alors de publier ses textes. Le premier d’entre eux s’appelle le Fatras habituel et constitue une sorte d’autobiographie littéraire où Franz B. parle de lui-même comme du « griffonneur ». Cette collection de nouvelles joue sur des registres bien éloignés de Kafka, même si des parallélismes évidents, sans cesse déjoués ou faussés, s’imposent (thèmes récurrents, sentiment d’inquiétante étrangeté, humour grinçant).

Vertiges (5), de W. G. Sebalt, paraît en1990. L’écrivain allemand nous entraîne dans un voyage où le narrateur accomplit un voyage qui le conduit à Desenzano, où Kafka est allé le 21 septembre 1913, trop heureux d’y jouir de la vue du lac et d’une journée oisive couché dans l’herbe. Dès lors, l’histoire de Kafka est le fil rouge de sa propre histoire. Il l’imagine à Riva, puis à Vienne, quand il va assister à un congrès sur l’hygiène, ou à l’hôtel Matschakerhof, « par sympathie pour Grillparzer qui y déjeunait tous les midis ». Il refait tout le périple italien de l’écrivain et il le dépeint à Trieste. Le récit se termine par l’apparition du chasseur Gracchus au moment où il rédige une lettre destinée à sa fiancée. Kafka sort de scène et le roman poursuit son cours, comme sn’avait été qu’un fantôme qui avait pris forme et consistance le temps de ce périple.

Enrique Vila-Matas publie, en 1993, Hijo sin hijos (6). L’auteur a choisi de diviser son livre en 41 chapitres, en fait 41 histoires. Ce nombre arbitraire correspond à l’âge de la mort de Kafka. Le rapport avec les textes et la vie de ce dernier est volontairement crypté, et dans un avertissement l’auteur espagnol souligne : « Le lecteur pourra, s’il le souhaite, s’amuser à découvrir les citations, mais il ne devra jamais considérer son inattention ou son inaptitude à les reconnaître comme un frein, puisque, en définitive - je ne suis pas un écrivain kafkaïen, il n’a pas eu d’enfants - ces citations sont ludiques et arbitraires, simple jeu et supplément, même si, paradoxalement, je les ai vues parfois s’emboîter avec la rigoureuse et automatique précision des automates de Prague. » Le premier des récits, Ceux d’en bas, raconte l’histoire d’un homme qui a quarante et un ans et onze enfants et qui a produit un livre. L’auteur met l’accent sur les figures secondaires, sinon insignifiantes de l’univers de Kafka. Cette nouvelle est la matrice de toutes les autres, et modifie en profondeur leur déroulement, d’autant plus qu’il place Jan Neruda, l’auteur des Contes de Malà-Strana, en contrepoint réaliste à l’univers « déplacé » de Kafka.

C’est en 2003 que paraît à Vienne le roman de Wilhelm Genanizo, Un appartement, une femme, un roman (7). On y fait la connaissance d’un lycéen de dix-sept ans, hanté par l’idée de l’échec, si passionné par la littérature qu’il a osé, deux ans plus tôt, pousser la porte du Café Hilde, haut lieu des hommes de lettres, et qu’il a été terriblement déçu en se rendant compte que c’était une relique. Mais il n’en reste pas moins fasciné et il y entraîne son amie Gudrun. Il y fait étalage de ses auteurs préférés et termine par Kafka. Il avait donné la lettre de Kafka à son père pour la lire à sa mère qui, d’habitude silencieuse, lui dit : « Tout ce qu’écrit le jeune monsieur Kafka est vrai, mot pour mot. » Il se rend compte alors que non seulement Kafka n’est pas mort, mais qu’il vit dans leur immeuble. C’est du moins ce qu’il voulait faire croire à sa mère. Et ce besoin de plier la réalité à ses fantaisies qui détermine son destin - un destin dont Kafka est un instrument et peut-être l’artisan puisque ses rêves le conduisent à de risibles et pathétiques déconvenues. Somme toute, notre héros est la victime désignée de la nécessité de créer une dimension romanesque dans son existence, à l’égal peut-être du « jeune monsieur Kafka ».

Avec Mon cher Franz (8), Ana Bolecka, une jeune romancière polonaise, a réinventé les relations de Kafka avec ses amis, ses fiancées et ses maîtresses (réelles ou supposées), et Loewy (ici Loeb), directeur du théâtre yiddish venu à Prague, et que l’écrivain a tant aimé. Elle s’est glissée dans les interstices de silence et de mystère laissés par les écrits de Kafka ou les témoignages de ses proches. Elle réinvente sa vie sentimentale, dépeint ses fiançailles tourmentées et ses amours que n’accompagne aucun bonheur. Toute lde l’auteur pragois est revue et corrigée selon le pur caprice de la fiction, mais en suivant une trame crédible. Et l’action se prolonge au-delà de la mort du héros insaisissable de ce roman : Max (Brod), parti en Palestine, s’intéresse de près au destin de Grete (Bloch), mère du fils hypothétique de Kafka, mort encore enfant, qui va à son tour périr dans des circonstances abominables dans un camp de transit allemand, en 1944 (9).

Gérard-Georges Lemaire

(1) Le Royaume enchanté de l’amour, Max Brod, traduit de l’allemand par M. Metzer, préface de Denis de Rougemont, Viviane Hamy, 1990.

(2) La Fuite de Kafka, Johannes Urzidil, traduit de l’allemand par Jacques Legrand, Desjonquières, 1991.

(3) Du côté de Portnoy et autres essais, Philip Roth, traduit de l’anglais par Michel et Philippe Jaworsky, Gallimard, 1978.

(4) Adieu Kafka, Bernard Pingaud, Gallimard, 1989.

(5) Vertiges, W. G. Sebalt, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2000.

(6) Enfants sans enfants, Enrique Vila-Matas, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois Éditeur, 1994.

(7) Un appartement, une femme, un roman, Wilhelm Genizano, traduit de l’allemand par Anne Weber, Christian Bourgois Éditeur, 2004.

(8) Mon cher Franz, Ana Bolecka.

(9) La fille de Kafka, Giselda Leirner, traduit du portugais par Monique Le Moing, Joëlle Losfeld, doit paraître incessamment.

Article paru dans l'édition du 29 mars 2005


La Quinzaine Littéraire

"Les deux recueils de nouvelles d'Adriana Lunardi, Vespéras, et de Giselda Leirner, La Fille de Kafka, convergent dans une même hantise de la mort et de la solitude. Morts tragiques ou suicides de Dorothy Parker, Virginia Woolf, Clarisse Lipsector, Katherine Mansfield, Sylvia Plath, Zelda Fitzgerald, Ana Cristina Cesar et, en contrepoint, Colette dans Vespéras. C'est aussi entre réalité et fiction, entre Kafka et Clarisse, dans une inflexion plus fantastique parfois, entre églises et cimetières, en exil entre Prague et Barcelone, entre douleur et fureur que Giselda Leirner tresse ses dix brefs récits dans la Fille de Kafka."

Pierre Rivas, "Les deux pôles du roman brésilien".
La Quinzaine Littéraire. (1-15 juin 2005)




Nouvelle du livre "La Fille de Kafka" - Traduit du portugais par Monique Le Moing

Annonciation ou Anatomie D'Aphrodite

Rose était un œuf. Plein et fragile. Elle se réveillait tôt. Elle ne se souvenait pas de ses rêves. Dès qu’elle se levait, elle mettait une polka sur son tourne-disque. C’était son unique disque. Elle ne pensait pas beaucoup et parlait toute seule. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Il est clair qu’il n’en va jamais ainsi. Rose avait été blonde, joyeuse, elle avait aimé un homme et l’art sacré, plus que tout. Elle n’était jamais sortie de sa ville et sa ville avait toujours été Gérone, terre fatiguée d’une Espagne noire et profonde.


Elle habitait une petite maison toute de guingois, une porte en bas et en haut un pauvre balcon rempli de petits pots de plantes vertes. Un rideau de dentelle sale protégeait la vitre encrassée d’une fenêtre qui donnait sur la Route des Chemins des Juifs. Elle portait un peignoir rose sur une chemise qui tombait sur les gros genoux de ses jambes fines. C’est comme cela qu’elle passait ses journées. Elle arrosait les plantes. Elle mangeait peu, ne pensait à rien mais parlait, parlait sans arrêt. Avec rien de moins que le Grand-Rabbin Nahmánides, appelé Bonastruc de Porta. Elle n’avait guère besoin de penser car le rabbin connaissait les questions et donnait les réponses.


Rivkale, si blanche, rien ne bouge en toi, rien ne peut te toucher car tu te brises facilement, disait le rabbin. Tu ne vas pas à la synagogue, tu ne pries pas le shabbat, pas même les jours sacrés. Tu ne sors pas de chez toi. Peu importe. Parmi tous les juifs qui ont dû fuir, tu as été choisie pour rester. Qu’adviendra-t-il de toi quand je ne serai plus là ?  


Je sais que Dieu t’a choisie. Je me demande pourquoi. Est-ce pour ton intégrité et à cause de ce que tu portes dans ton ventre ? Cet être inachevé. Eternellement enceinte, Rose, comment t’y prends-tu ? Je crois que c’est parce que tu ne penses pas. Il faut ne pas penser pour être éternellement enceinte.


Ton nom porte des épines. Celles qui ne peuvent pas te toucher. Tu n’as pas été faite pour les épines même si ce sont celles d’une couronne. Ta couronne est toute lumière, brillante et bleue. Je suis seul à la voir. Elle illumine celui qui à trop s’approcher de toi ne peut plus te voir.


Tu disparais et seule la lumière demeure. Ton fils-embryon ne verra jamais la lumière mais il sera lumière. Tu ne seras jamais Marie. Comment Rose pourrait-elle être Marie ? Et toi-même, tu ne le voudrais pas, non ? Pour être Marie, il faut pouvoir souffrir sans se briser et toi, je le sais, tu te briseras, ça je le sais.


Tu restes des heures à regarder les Madones dans le vieux livre. Il y en a une en particulier, toute souriante, qui cligne d’un œil malicieux rien que pour toi. Le sourire de la Madone te fait sourire en retour. Deux commères complices. Je te comprends.

Le jour où la tortue est apparue dans le jardin, un parfum de lilas flottait dans l’air. La glycine grimpante était si chargée que ses grappes tombaient jusqu’au sol, se mêlant aux bougainvillées mauves qui montaient à l’assaut du mur. Le petit jardin était tout mauve et vert ; et au milieu de cette petite tonnelle aux couleurs vives, seule se détachait la chaise en paille peinte en blanc. C’est là que Rose était assise quand elle vit apparaître la bestiole.


Elle arriva très lentement et s’arrêta devant elle. Sa carapace brillait au soleil et l’œil qui n’appartient qu’aux tortues, l’œil de l’éternité, se fixait là où les êtres humains ne parviennent pas.


Au parfum des lilas s’ajouta une étrange et lancinante odeur d’eucalyptus mouillés. Le corps dur arrêté là ne bougeait pas. Il ne servit à rien de le tapoter, de lui offrir de l’eau, de lui parler.


Rose renonça et accepta l’insolite présence sans plus y prêter attention. Le temps passa imperceptible, inexistant.

Rose, les yeux fermés avait renoncé à parler. Le rabbin était mort depuis longtemps. Maintenant, on n’entendait que les répons du couvent qui se trouvait au-dessus de son jardin qu’elle remontait sur des marches de pierres, pour venir s’adosser au mur et mieux entendre le chant des femmes.


La tortue se mit à la suivre. Rose entra dans la maison, l’animal derrière elle, et commença à préparer le déjeuner en déposant un peu de sa nourriture dans une coupelle qu’elle posa à terre. Et elles mangèrent ainsi toutes les deux en silence.

Des mois passèrent. Le silence ne fut plus jamais interrompu et la polka se tut pour toujours. Il ne restait que le bruit des moineaux, des feuilles, de la pluie et des moniales. Le plus parfait et le plus rond des silences. Une nuit, dans son sommeil, Rose poussa un cri. Terriblement sonore, un cri long, sans pause, unique, suspendu dans le ciel noir et sans lune.


C’est alors que dans ce désert noir, surgit la lune immense, illuminant tous les recoins de la pièce. La tortue avait disparu.


Rose couchée resta ainsi, très calme, sans bouger. Le temps n’existait plus dans cet espace de lumière. Craignant de se tourner ou seulement de bouger, elle se figea : un poids humide gisait sur son ventre. Peu à peu elle avança les mains et palpa une petite tête mouillée, puis un petit être qui se tenait là immobile. Elle le souleva délicatement pour regarder son visage. C’était un enfant très calme, les yeux ouverts. Il regardait fixement sa mère avec un léger sourire. Tout était illuminé. Couché à ses côtés, il émettait des sons qui n’étaient ni des  vagissement de bébé, ni des mots ni des gémissements ni vraiment des pleurs.


En réalité, le bruit ne venait pas du lit, mais du dehors, du vent qui battait fort contre les fenêtres. Le-Lah-Kah-He, des sons qui lui donnaient l’impression de rêver ; elle éprouvait le trouble de ceux qui distinguent mal les choses ou qui ne les voient que trop bien.


Quand le vent se tut, le bébé aussi se calma. Sa petite bouche ne s’ouvrait que pour recevoir le lait du sein maternel qu’il tétait avidement.


Cet enfant qui naquit les yeux ouverts et ne les ferma plus jamais, pas même pour dormir, était doux et tendre dans les bras de sa mère qui le regardait, surprise et admirative. La tête très ridée au toucher ressemblait à une noix, pleine de doux recoins, qui recevait les caresses des doigts maternels.


Immense était l’amour qui passait du bout de ces doigts à la superficie du crâne dessiné par une volonté qui leur était inconnue. Le bébé de Rose naquit ainsi, aveugle, les yeux ouverts, car il ne possédait pas de paupières pour les fermer. Sourd et muet.


Lui qui entendrait tout, saurait tout et, sans parler, allait un jour pleurer tout bas la douleur de ceux qui connaissent les marches menant au palier de l’esprit sacré, et dédier sa vie à la Sagesse, à la Raison et à la Connaissance.

Le fils que Dieu une fois de plus avait envoyé sur Terre et à qui Rose donna le prénom de Yihud.